Archives Martellus
Vous souhaitez réagir à ce message ? Créez un compte en quelques clics ou connectez-vous pour continuer.

Archives Martellus

Forum lié au Martellus, Syndicat de T.E.M. la firme.
 
AccueilAccueil  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

 

 Un beau dimanche

Aller en bas 
AuteurMessage
Liubei
Grand Ordonnateur Archiviste
Grand Ordonnateur Archiviste


Messages : 4033
Date d'inscription : 19/04/2010

Un beau dimanche Empty
MessageSujet: Un beau dimanche   Un beau dimanche Icon_minitimeVen 7 Mar - 4:31

Mon amour, vois tu, je te tiens la main.
Comme je te l’ai promis je suis là avec toi en ce beau dimanche pour passer ensemble le repas de midi.
Je n’ai pas eu de mal à avoir une place pour la cantine, tu es une des rares patientes qui reçoit de la visite ici.

Je ne te le dit pas mais je trouve que Storthes est inquiétant, il tient plus du manoir ancestral que d'un hôpital.

J’ai, comme tu l’imagines, surpris le personnel par ma grande taille, c’est vrai qu’elle est peu commune. Je suis « intéressant » pour les docteurs. L’homme d’entretien m’a demandé de l’aider à replacer les poids de l’horloge si cela ne me dérangeait pas et ce, avec l’accord du directeur.
Une bien curieuse horloge qui trône sur le haut de la charpente du bâtiment d’accueil mais je n’avais l’esprit occupé que par toi, d’ailleurs les poids furent tout de suite installés, un nouveau modèle. Je les ai accrochés à la force d'un seul bras, ce qui sidéra l’employé.

On fait avec les moyens que l’on a et l’on vit avec la même douleur dans nos âmes.

Cette simple aide à la réparation de l’horloge améliora sensiblement les sourires des infirmières et du personnel à mon égard. Je portais aussi épinglée sur ma veste, ma broche du Travailleur Méritant décernée pour mes blessures sur les chantiers Cox & Danks. Je n’étais plus le mari inconnu de la frêle et mélancolique Madame White.

Ton docteur nous a autorisés à nous promener dans le parc après déjeuner. Nous pourrons faire quelques pas ensemble et voir les oiseaux que tu trouves si jolis. Nos petits amis.
Avec de la chance, nous verrons un écureuil sauter d’un arbre à un autre ou peut être que nous verrons une huppe.
Des papillons en hiver, tu crois ? Tu ne dis mot et tu es diaphane.

Tes veines saillent sur ta main, ton traitement est difficile, ta tension est si basse que j’ai peur de ne plus sentir ton pouls.

Je ne te le dis pas mais j’y pense.
La dépression, ce mal qui te ronge.
J’essaye de voir dans tes yeux la lumière tant souhaitée, l’étincelle de la vie, celle qui pousse une fleur à se tourner vers la lumière.

Tes yeux sont vides, tu es devenue ma poupée cassée par un mal que je ne peux combattre.
Une poupée dont le mécanisme est tombé à l’intérieur de cette enveloppe.

Tu as décidé depuis longtemps que tu étais inutile et incapable de faire les choses et depuis le début j'ai essayé de t’aider à devenir forte et confiante.
Mais j’ai échoué encore une fois.

Tu ne peux savoir quelle douleur étreint mon cœur. De me savoir aussi inutile, aussi véritablement que tu penses l’être toi-même dans tes sombres songes.
J’ai aussi du mal à imaginer ta détresse profonde. Elle doit être au moins encore plus enfouie en profondeur que les terribles navires que nous avons remontés dans la baie.

Je me souviens comme si c’était hier, de tes mains ensanglantées tenant un rasoir.
Tes pleurs résonnant dans cette petite salle de bain. Tout ce sang.
Tu t’en es sortie, temporairement, avec un nouveau traitement et moi je suis devenu un aigle veillant à toute rechute.
Un aigle ayant perdu la foi.

Comment dois t’on s’y prendre pour faire remonter l’envie de vivre à la surface ? Ce n’est pas un navire enfoncé dans la vase, je ne sais pas comment faire, je suis si désemparé ! Je caresse ton front de ma main, une main faite pour déboulonner des coques dans le noir et le froid d’une mer.
Tu mérites sûrement un homme qui saurait quels mots utiliser, un homme qui réussirait mieux que moi.
Lorsque l’on aime, on peut tout sacrifier, mon amour.
Je suis moi-même dans une grande confusion, je n’ai plus personne pour me guider.

On dit que Dieu nous porte lorsque l’on se perd mais je n’en vois pas les signes.
C’est peut-être ma faute, je ne sais pas les lire ou les reconnaître s’il manifeste Sa présence.
Et les anges qui veillent sur nous ? Sommes-nous oubliés mon amour ?

Pour le moment vous vivons comme éteints.
Seule la machine des pleurs fonctionne. Je marche dans l’angoisse et l’amertume et toi ton traitement t’envoie loin de nous deux, loin de tes douleurs. Tu respires peut être un air qui a des senteurs d’un pré lors de l’été en ce moment.
Tu penses que c’est une douce brise qui t’effleure lorsque je coiffe maladroitement ta frange avec ma main ?
Puis je te rejoindre ? Comment t’atteindre…



Ah ! voici le pain !

Je remercie la cantinière, qui me retourne un sourire. Elle me regarde fixement puis scrute ma broche puis mon épouse.
Mes yeux sont un peu embués, je tousse maladroitement en mettant ma serviette devant la bouche, j’éprouve une grande gêne, un homme ne doit jamais se laisser aller sur ses sentiments.

Je remercie pour le pain.
Je fais semblant d’avoir un peu chaud. Je tamponne mon front, puis mes yeux avec la serviette. Quel acteur pitoyable !

Un coup d’œil sur la panière contenant le pain coupé en tranches et sur la vaisselle me rappelle mes années de jeunesse passées de foyers en foyers.

la panière est en inox ajouré et les verres sont français. Le tien porte le numéro 37 et il a un petit point à droite du 7 et le mien a trois lignes sur la circonférence alors que le tien est cannelé. Mon numéro est le 71 mais j’ai du mal à savoir qui du 7 ou du 1 est le plus lisible, je n’en suis pas sûr. Je verse de l’eau dans nos verres avec le grand pichet en inox tout rayé.

Je demande si d’autres personnes souhaitent avoir de l’eau, je tente quelques signes en direction de nos voisins de tablée mais personne ne me répond. Ils se balancent ou regardent un spectacle que je ne peux voir, bien au delà des murs de Storthes.
Le pichet d’eau porte encore une arrière odeur de lait caillé, il doit également servir aux petits déjeuners.

Des tableaux décorent cette salle. L’un d’eux représente une jeune dame qui semble m’observer. Quel regard étrange !

je jette un regard circulaire à la tablée. Ma voisine de droite a les avants bras attachés à un fauteuil roulant.
Il lui manque un oeil. Une peau âgée, tendue recouvre son orbite. Comme de la cire.
J’ai l’impression qu’elle parle. Elle remue les lèvres.
Est ce qu’elle chantonne ?

Elle attend… Dieu sait qui, Dieu sait où.
Dieu sait quoi…
C’est une table de cinq personnes, c’est la nôtre.

Mon épouse, moi et trois autres patients y avons été installés.
Des fous, des dépressifs, des malades violents : cet endroit pue la détresse humaine à plein nez.
Tout au fond du réfectoire, une table semble vraiment particulière, les patients sont enchaînés aux murs et ce ne sont pas des infirmières qui portent le repas mais deux solides employés. Ils ont une cage en fer autour de la tête pour se protéger.

C’est effrayant !
J’ai l’appétit coupé depuis longtemps mais je dois continuer de faire bonne figure.

Cette grande salle du réfectoire empeste l’odeur des médicaments et des produits assainissants pour laver le sol. La nappe est bien blanche et sent très bon le Dreft. Peut-être Dreft lavande ? Celui que nous avons à la maison.
J’ai envie de sentir de plus près la nappe mais j’ai peur, vu le contexte, que l’on prenne mon geste pour une manie bizarre.
Je m’abstiens.

Dans 4 jours mon amour nous seront le 5 novembre 1948, c’est bientôt la nuit de Guy Fawkes.
Il n’y a pas d’autorisation de visite de nuit mais tu verras peut-être les feux d’artifice depuis ta chambre.
Je les regarderai aussi depuis notre maison. Nous serons ensemble malgré tout. Ensemble mon amour.

Tu me souris, je me demande si tu as bien saisi ma phrase. Tu as les yeux enfoncés et des cernes.
Je ne souhaite à aucun mari de vivre ces moments atroces.
Le réfectoire est assez calme, parfois troublé par un dément qui se met à crier des mots que je ne comprends pas.
La table du fond est très agitée.

Les nurses vont et viennent comme un ballet ayant ses propres codes.
Le code Storthes peut-être.

Un chariot s’arrête à notre hauteur, nos mains se séparent à nouveau mon amour, pour faire place.
Une infirmière te demande si ça va et si tu es contente d’avoir de la visite. Tu dis oui de la tête d’un geste ralenti, empâté, puis elle pose un petit gobelet en papier contenant 4 sortes de pilules ou de cachets je ne sais trop. Des nouveaux remèdes faisant leur apparition. Une grande avancée médicale d’après les chercheurs.
Je n’y entends rien.

L’infirmière, d’un ton assez sec, te demande de les avaler devant elle. Comme un ordre contre lequel on ne peut se dérober.
De ta petite main tu prends le gobelet pour avaler tes médicaments, une petite main bien tremblante.

Désemparé et ne sachant que faire, je prends également mon verre et je bois quelques gorgées pour t’accompagner.
Quel sale goût de détergent cette eau sur fond de lait caillé…

Soudain, une main griffue m’attrape l’épaule, par l’arrière et si fort que j’en avale de travers.
Une vieille dame, les doigts comme des serres plantées dans mon costume me souffle au visage une haleine de mort.

« TIMONIER ! » hurle t’elle
« Tu vas bientôt partir ! »


Un beau dimanche Archiv67

_________________
Un beau dimanche 126420
Revenir en haut Aller en bas
 
Un beau dimanche
Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Archives Martellus :: La Rouge :: Bestiaire-
Sauter vers:  
Ne ratez plus aucun deal !
Abonnez-vous pour recevoir par notification une sélection des meilleurs deals chaque jour.
IgnorerAutoriser